Hétérotopos

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Éloge des voleurs de « e »

Et si l’on com­men­çait, comme dans les talk-shows où l’on parle vrai, par un blind test ? Quel plu­mi­tif - héron cen­dré, din­don, coque­let ? - com­mit la prose que voici, aux effets de man­ches et de mèches cla­quant au vent :

« Long­temps ces pages grif­fon­nées en secret ont nourri le soup­çon. On sup­pu­tait, on ima­gi­nait quel­que machi­na­tion de secte ou cabale de Cour. Mais il s’agit d’une entre­prise plus ambi­tieuse encore, d’un déchaî­ne­ment de ruses et de poi­sons, bré­viaire de plu­mes et de plombs Com­plot cer­tes, mais de fidé­lité, sédi­tion des mots à l’appui des alchi­mies les plus fol­les » ?

La réponse étant con­te­nue dans la ques­tion, cha­cun aura reconnu le - enfin, à l’heure où je vous parle ; mais peut-être ex-, quand vous me lirez ! - Flam­boyant Loca­taire ® de l’hôtel Mati­gnon, Domi­ni­que Galou­zeau de Vil­le­pin. Mais il est moins évi­dent de répon­dre à la seconde énigme : à pro­pos de quoi est-ce qu’il parle-t-il donc ?

En dépit de sin­gu­liè­res res­sem­blan­ces avec cer­tain mer­dier Clears­trea­ma­bran­tes­que qui fit s’entre­cho­quer notes con­fi­den­tiel­les, escar­mou­ches pré­si­den­tiel­les et entre­tue­ries con­fra­ter­nel­les, sur fond de bar­bou­ze­rie pes­ti­len­tielle, toute res­sem­blance avec un état des lieux up to date de la Chi­ra­quie métas­ta­sée serait pure­ment for­tuite.

Alchi­mie du ver­beux ?

Non, ce n’est pas lors d’une con­fé­rence de presse con­vo­quée pour annon­cer son exil vexé à Sainte-Hélène que notre Napo­léon body­buildé pon­dit cette perle, mais bien en son Éloge des voleurs de feu, dont elle cons­ti­tue l’acnéi­que ouver­ture. Sur plus de huit cent pages très Sturm und Drang, le Pre­mier lyri­que y psal­mo­die son amour de la poé­sie qui allume « les bra­siers de l’âme, pour ne bâtir d’autre empire qu’à l’inté­rieur de soi. Tourne et cra­que la terre dans l’obs­cur mys­tère où se débat­tent voix et mas­ques, vic­ti­mes et bour­reaux ! »

Alchi­mie du ver­beux ? Le Jourde & Naul­leau, anti­thèse con­tem­po­raine, jubi­la­toire et cor­ro­sive du Lagarde & Michard, pro­pose ce beau sujet de dis­ser­ta­tion : « Dans quelle mesure esti­mez-vous que l’ouvrage de Domi­ni­que de Vil­le­pin se con­forme au pré­cepte de Paul Valéry : “Entre deux mots, il faut choi­sir le moin­dre” ? »

À pro­pos de choix des (moin­dres) mots, dans un arti­cle inti­tulé « Vil­le­pin et le choix des mots », Le Monde raconte que, le 4 avril, lors de sa dixième con­fé­rence de presse men­suelle depuis son arri­vée à Mati­gnon, le Pre­mier sinis­tre a demandé à un jour­na­liste de « refor­mu­ler sa ques­tion sur sa “défense” dans l’affaire Clears­tream sans opé­rer de glis­se­ments séman­ti­ques le met­tant en cause “C’est tel­le­ment facile d’uti­li­ser un mot pour un autre, d’insi­nuer”, a estimé M. de Vil­le­pin. La “vérité a des exi­gen­ces, en par­ti­cu­lier de séré­nité”. » Avis aux voleurs d’aveux !

Et le « Jour­nal per­ma­nent » du Nou­vel Obser­va­teur de noter dans la fou­lée : « “Le ris­que, c’est de tout mélan­ger, des docu­ments qui ont des sta­tuts extrê­me­ment dif­fé­rents, dont on ne sait pas dans quel­les con­di­tions ni à quel moment ni pour­quoi ils ont été écrits, ni dans quel­les cir­cons­tan­ces. Ce ris­que d’amal­game, quand on veut faire son tra­vail avec déon­to­lo­gie, il est essen­tiel à pren­dre en compte”, a-t-il éga­le­ment affirmé. » Le même jour, Libé­ra­tion titre pour con­clure : « Clears­tream : Vil­le­pin se pose en défen­seur de “l’État de droit” et de “la démo­cra­tie” ».

Tout avait l’air nor­mal, mais…

Force est de recon­naî­tre là une nou­velle facé­tie de notre Pre­mier risi­ble, qui se pique plus que jamais de lit­té­ra­ture. Ici, mar­quons une courte pause pour ména­ger nos ménin­ges pan­te­lants, et remon­tons trente-sept ans en arrière. C’est en 1969 que Geor­ges Perec publia La Dis­pa­ri­tion, roman lipo­gram­ma­ti­que en « e », c’est-à-dire entiè­re­ment écrit sans employer cette let­tre de l’alpha­bet (318 pages tout de même !).

Cita­tion : « Tout avait l’air nor­mal, mais tout s’affir­mait faux. Tout avait l’air nor­mal, d’abord, puis sur­gis­sait l’inhu­main, l’affo­lant , assaillant à tout ins­tant son ima­gi­na­tion, l’intui­tion d’un tabou, la vision d’un mal obs­cur, d’un quoi vacant, d’un non-dit : la vision, l’avi­sion d’un oubli com­man­dant tout, où s’abo­lis­sait la rai­son : tout avait l’air nor­mal mais… Mais quoi ? Il y pau­mait son latin. »

Au dos du bou­quin, B. Pin­gaud jubi­lait : « con­traint par son savant pari à moult com­bi­nai­sons, allu­sions, sub­sti­tu­tions ou cir­con­clu­sions, jamais G.P. n’arra­cha au banal dis­cours joyaux plus brillants ni si purs. Jamais plus fol alibi n’accou­cha d’ava­tars si miro­bo­lants. Oui, il fal­lait un grand art, un art hors du com­mun, pour four­bir tout un roman sans ça ! » Et pour­tant, à paru­tion, une bonne par­tie de la cri­ti­que ne remar­qua même pas la con­trainte vir­tuose qui pré­si­dait à la fois à l’écri­ture et à l’intri­gue du roman !

Perec, dere­chef : « Puis, à la fin, nous sai­si­rions pour­quoi tout fut bâti à par­tir d’un car­can si dur, d’un canon si tyran­ni­sant. Tout naquit d’un sou­hait fou, d’un sou­hait nul : assou­vir jusqu’au bout la fas­ci­na­tion du cri vain , n’offrir au signi­fiant qu’un gou­lot, qu’un boyau, qu’un chas, si aminci, si fin, si aigu qu’on y voit aus­si­tôt sa jus­ti­fi­ca­tion. »

Mais reve­nons à nos mou­tons et à nos cor­beaux. Sur le gâteau Clears­tream, nappé d’un « déchaî­ne­ment de ruses et de poi­sons, bré­viaire de plu­mes et de plombs », faut-il gober cette cerise : Vil­le­pin défen­seur de “l’État de droit” ? Par ces mots, ce voleur de « e » vou­lait sans doute, pres­ti­di­gi­ta­tion valant jus­ti­fi­ca­tion, et par un pro­cédé perec­quien en dia­ble, évi­ter de dire “l’État de droite” ?

Cher­chez les « e »…

Réfé­ren­ces :

Domi­ni­que de Vil­le­pin, Éloge des voleurs de feu, Gal­li­mard, 2003. Lec­tu­res, par les poè­tes André Vel­ter et Phi­lippe Beck.

Pierre Jourde et Éric Naul­leau, Pré­cis de lit­té­ra­ture du XXIe siè­cle, Mots & Cie, 2004. Recen­sion de Jean-Pierre Lon­gre, via Sitart­mag.

Paul Valéry, la con­ci­sion et les jeux de mots : voir ici, et aussi .

Geor­ges Perec, La Dis­pa­ri­tion, Denoël, 1969, rééd. Gal­li­mard, coll. « L’Ima­gi­naire ». Invi­ta­tions au voyage :

Damien-Guillaume Audollent

Auteur: Damien-Guillaume Audollent

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