Hétérotopos

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Chomskyval, transport public.

Le matin de semaine, de 7h à 10h, se pro­duit sur cette sta­tion publi­que l’idole de Kal­liope, Nico­las Demo­rand.

Et le ven­dredi, peu avant la fin de cette tran­che, c’est Phil­lipe Val, le Direc­teur de Char­lie-Hebdo, qui vient dis­pen­ser la bonne parole dans un billet essouf­flé de 3mn.

Voici ce qu’enten­dit alors Le Poulpe :

Ce billet est un cas d’école, et il y a fort à parier qu’il sera uti­lisé dès l’année pro­chaine dans les éco­les de jour­na­lisme, comme exem­ple d’un cours qui s’inti­tu­le­rait : Amal­game, Dés­in­for­ma­tion & Infla­tion Égo­ti­que.

Mais repre­nons. Tout d’abord :

Le pré­texte

Voici la der­nière inter­ven­tion d’Ous­sama Ben Laden, telle qu’elle est dif­fu­sée par le Figaro (c’est mar­qué en gros, en haut à droite) sur Dai­ly­mo­tion (c’est mar­qué en petit, en bas à droite).

À la onzième minute de cette allo­cu­tion, nous enten­dons (puis­que, appa­rem­ment, ses lèvres ne bou­gent plus !) Ben Laden décla­rer, en arabe, quel­que chose que quelqu’un a tra­duit en anglais par :

This war was enti­rely unne­ces­sary, as tes­ti­fied to by your own reports. And among the most capa­ble of those from your own side who speak to you on this topic and on the manu­fac­tu­ring of public opi­nion is Noam Chom­sky, who spoke sober words of advice prior to the war, but the lea­der of Texas doesn’t like those who give advice.

ce qui, en bon fran­çais de France, don­ne­rait approxi­ma­ti­ve­ment :

Cette guerre était entiè­re­ment inu­tile, comme le cer­ti­fient vos pro­pres rap­ports. Et parmi les plus capa­bles parmi ceux qui, dans votre camp, vous entre­tien­nent de ce sujet et de la fabri­ca­tion de l’opi­nion publi­que [1] figure Noam Chom­sky, qui déli­vra de sobres con­seils avant la guerre, mais le chef du Texas n’aime pas ceux qui don­nent des con­seils.

Voilà. C’est la pre­mière et la der­nière fois qu’il sera ques­tion de Noam Chom­sky pen­dant cette allo­cu­tion.

Le texte

Voici main­te­nant la trans­crip­tion du billet de mau­vaise humeur de Phi­lippe Val (oui, on dit Phi­lippe Val, comme on dit Noam Chom­sky, sauf Phi­lippe Val qui dit Chom­sky), les gras sont de moi :

Je vou­drais reve­nir sur un évé­ne­ment média­ti­que, qu’on a pas assez bien mesuré, la semaine der­nière. Tout ce qui hait la démo­cra­tie nour­rit éga­le­ment une haine basi­que des médias et des moyens d’infor­ma­tion libres.

Une intro­duc­tion-valise, un bon gros lieu com­mun pour com­men­cer et met­tre tout le monde d’accord. Comme quoi on peut diri­ger l’une des der­niè­res vacuo­les d’imper­ti­nence jour­na­lis­ti­que du pays et con­ti­nuer à rédi­ger ses billets dans le taxi qui nous emmène à la Mai­son de la Radio.

On l’a vu encore avec la récente com­mu­ni­ca­tion de Ben Laden tou­jours inté­res­sante dans laquelle il rend un hom­mage appuyé à Noam Chom­sky.

Nous sau­rons donc à l’ave­nir que, dans le monde impi­toya­ble de Phi­lippe Val, il con­vient de ren­dre un hom­mage appuyé à quelqu’un en disant de lui qu’il est « parmi les plus capa­bles » et qu’il déli­vre de « sobres con­seils ».

Les audi­teurs d’Inter con­nais­sent bien ce grand intel­lec­tuel amé­ri­cain puis­que notre con­frère Daniel Mer­met a dif­fusé cinq heu­res d’entre­tien avec lui en mai der­nier.

Les audi­teurs d’Inter sont des cré­tins, puisqu’il leur aura fallu atten­dre mai 2007 pour « bien con­naî­tre » Noam Chom­sky, l’un des plus grands intel­lec­tuels amé­ri­cains du XXème siè­cle, lors même que celui-ci a com­mencé sa car­rière uni­ver­si­taire au M.I.T. en 1955.[2] Fort heu­reu­se­ment, Daniel “Vis­sa­rio­no­vitch” Mer­met est là pour assu­rer la pro­pa­gande de Noam Chom­sky, en lui offrant les ondes natio­na­les pen­dant cinq heu­res tous les demi-siè­cles.

Ben Laden est donc venu prê­ter main forte aux pro­mo­teurs des idées de ce sym­pa­thi­que intel­lec­tuel qui s’était déjà fait con­naî­tre d’un public spé­cia­lisé grâce à une pré­face pour les écrits néga­tion­nis­tes de Fau­ris­son.

Pas­sons sur la con­des­cen­dance avec laquelle un chan­son­nier dont les étu­des se sont arrê­tées au même moment que l’acné se per­met de don­ner du « sym­pa­thi­que » à un pen­seur de l’enver­gure de Noam Chom­sky, nous ris­que­rions d’être taxés de sno­bisme intel­lec­tuel. Pas­sons sur ces « idées » dont nous ne sau­rons rien, puis­que l’entre­prise de Phi­lippe Val n’est cer­tai­ne­ment pas de ten­ter nous éclai­rer sur la com­plexité des théo­ries lin­guis­ti­ques déve­lop­pées par Noam Chom­sky, ou éven­tuel­le­ment sur ses nom­breu­ses pri­ses de posi­tion poli­ti­ques depuis la guerre du Viet­nam en 1967. Phi­lippe Val n’a pas le temps. L’objec­tif du pour­fen­deur est uni­que­ment de réus­sir à caser dans la même phrase les mots “pré­face”, “né­ga­tion­nis­tes” et “Fau­ris­son”, et de lais­ser enten­dre, en niant la réa­lité de faits qu’un gamin de huit ans peut retrou­ver sur Wiki­pé­dia [3], que Noam Chom­sky a pré­facé un livre de Robert Fau­ris­son, ce qui, tout en étant faux, n’exo­nère pas Noam Chom­sky d’avoir agi avec mala­dresse et pré­ten­tion dans cette affaire. [4]

Chom­sky fait par­tie de ces génies qui croient que le com­mun des mor­tels est assez stu­pide pour pen­ser qu’il ne peut pas exis­ter de juifs anti­sé­mi­tes. Alors même qu’il ne croit pas une seconde qu’il puisse y avoir des médias libres dans nos démo­cra­ties qu’il déteste, Chom­sky n’hésite pas à décla­rer sur France-Inter qu’il est hos­tile à l’exis­tence de l’état d’Israël, lequel état n’étant selon lui qu’une base amé­ri­caine au Pro­che-Orient.

Il n’est nul­le­ment ques­tion d’entrer ici dans un débat sur l’anti­sé­mi­tisme sup­posé de Noam Chom­sky en par­ti­cu­lier : je n’en ai ni les moyens intel­lec­tuels, ni les con­nais­san­ces, ni à vrai dire l’envie. [5]

Il est cepen­dant fas­ci­nant de cons­ta­ter à quel point la cau­sa­lité con­te­nue dans ce pas­sage (Noam Chom­sky est, cer­tes, juif, mais il est anti­sé­mite puisqu’il est hos­tile à l’exis­tence de l’état d’Israël) est une évi­dence pour Phi­lippe Val. [6] C’est que Phi­lippe Val fait par­tie de ces génies moder­nes qui, pro­ba­ble­ment illu­miné par les tra­vaux de Pierre-André Taguieff, con­si­dè­rent que l’his­toire con­tem­po­raine a vu l’anti­sé­mi­tisme muter de sa forme pri­maire, celle qui depuis vingt siè­cles a pro­vo­qué les pogroms, les bûchers, les rafles, et le pre­mier géno­cide de l’his­toire de l’huma­nité [7], en une forme “trans­cen­dante”, qui aurait ingur­gité l’anti-sio­nisme, et per­met­trait doré­na­vant aux plus malins des anti­sé­mi­tes d’avan­cer mas­qués. Les vic­ti­mes quo­ti­dien­nes de l’anti­sé­mi­tisme pri­maire sont con­ten­tes de savoir que Phi­lippe Val habite sur l’Ile aux Enfants.

Plus tard, Chom­sky a encore pré­cisé sa pen­sée poli­ti­que en niant le géno­cide Khmer. C’est donc un pen­seur très ori­gi­nal, dont on peu de temps à autres lire les tri­bu­nes dans le Monde Diplo­ma­ti­que, et qui vient d’avoir la cau­tion suprême du plus indis­cu­ta­ble des enne­mis de l’Amé­ri­que : Ous­sama Ben Laden lui-même.

Le pour­fen­deur est de retour, et son objec­tif affi­ché est ici de caser le verbe “nier” et le mot “gé­no­cide” dans la même phrase. Ce fai­sant, il résume une con­tro­verse née il y a trente ans aux États-Unis, et qui aujourd’hui encore fait cou­ler beau­coup d’encre doré­na­vant vir­tuelle, sur les pri­ses de posi­tions publi­ques de Noam Chom­sky con­cer­nant le Cam­bodge[8]. Une chose est sure : Noam Chom­sky n’a pas nié le géno­cide Khmer. Mal­heu­reu­se­ment, Phi­lippe Val ne peut pas le dire, il doit ins­truire un dos­sier à charge en trois minu­tes, et ne peut donc s’embar­ras­ser de la com­plexité des faits.

Il faut dire que Ben Laden déve­loppe une théo­rie qui ne doit pas déplaire à Chom­sky, et à ses admi­ra­teurs. Dans sa der­nière vidéo, Ben Laden pré­tend que nos médias ne sont que des ins­tru­ments des empi­res colo­nia­lis­tes et qu’ils sont moins cré­di­bles que les médias des pays dic­ta­to­riaux. Et il pour­suit par un hom­mage appuyé donc à Chom­sky, dont j’aime­rais savoir ce que ça lui fait de comp­ter désor­mais Ben Laden au nom­bre de ses admi­ra­teurs. Cer­tes, il arrive qu’on ait pas les admi­ra­teurs qu’on mérite, il arrive aussi qu’on ne mérite pas ses admi­ra­teurs, mais dans le cas de Chom­sky et de Ben Laden, je dirais plu­tôt qu’ils se sont enfin trou­vés.

Cette fois ci, c’est Phi­lippe Val qui appuie l’hom­mage appuyé, dans une phrase que je con­si­dère per­son­nel­le­ment comme détes­ta­ble, mais dont je ne doute pas qu’elle ait pro­vo­qué chez Phi­lippe Val une mémo­ra­ble érec­tion neu­ro­nale.

En octo­bre 2001, dans une inter­view à pro­pos des atten­tats du 11 sep­tem­bre, Chom­sky expli­quait la nou­veauté de cette action ter­ro­riste. Pour la pre­mière fois, disait-il, alors que l’Amé­ri­que a com­mis tant de cri­mes hors de ses fron­tiè­res, comme d’ailleurs l’Europe qui ne vaut pas plus cher que l’Amé­ri­que, la vio­lence était diri­gée con­tre elle, et sur son ter­ri­toire.

Phi­lippe Val ne le sait peut-être pas, mais Ous­sama Ben Laden avait déjà cité l’année der­nière un cher­cheur amé­ri­cain du nom de William Blum, spé­cia­liste des archi­ves de la C.I.A., qui a publié un livre inti­tulé Killing Hope : U.S. Mili­tary and CIA Inter­ven­tions since World War II.[9] Dans ce livre qui est dès lors devenu un best-sel­ler, William Blum détaille par le menu l’ensem­ble des inter­ven­tions de la C.I.A. à l’étran­ger depuis sa créa­tion en 1947. A titre indi­ca­tif, et dans l’uni­que pro­pos de rap­pe­ler à Phi­lippe Val que, si l’Amé­ri­que n’a jamais tué per­sonne, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs des États-Unis sont effec­ti­ve­ment res­pon­sa­bles de cri­mes. En voici une petite liste non-exhaus­tive :

1953 : En Iran, La CIA par­ti­cipe à l’orga­ni­sa­tion du coup d’état con­tre Mos­sa­degh, élu démo­cra­ti­que­ment, après sa ten­ta­tive de natio­na­li­sa­tion de la Bri­tish Oil Com­pany. Elle le rem­place par un dic­ta­teur, le Shah, dont la police secrète, la SAVAK, est répu­tée être aussi bru­tale que la Ges­tapo. [10]

1954 : Au Gua­te­mala, la CIA par­ti­cipe à l’orga­ni­sa­tion du coup d’état con­tre Jacob Arbenz, élu démo­cra­ti­que­ment, qui menace de natio­na­li­ser l’Uni­ted Fruit Com­pany (dans laquelle le direc­teur de la CIA a d’ailleurs des actions). Les dic­ta­teurs qui lui suc­cè­de­ront pen­dant 40 ans entre­tien­dront des poli­ces res­pon­sa­bles de la mort de plus de 100.000 per­son­nes. [11]

1954-58 : Au Viet­nam, les ten­ta­ti­ves répé­tées de dés­ta­bi­li­sa­tion au Nord et de légi­ti­ma­tion d’un régime tyran­ni­que fan­to­che au sud mène­ront fina­le­ment à la guerre.

1957-73 : Au Laos, la CIA ten­tera pra­ti­que­ment un coup d’état par an pour inva­li­der les élec­tions démo­cra­ti­ques. Le Pathet Lao, un parti de gau­che, étant cepen­dant assez repré­senté pour appar­te­nir à tou­tes les coa­li­tions suc­ces­si­ves, l’armée amé­ri­caine bom­bar­dera le Laos, trans­for­mant le quart des lao­tiens en réfu­giés. [12]

1959 : A Haïti, les mili­tai­res amé­ri­cains aident « Papa Doc » Duval­lier à deve­nir dic­ta­teur. Sa police, les « Ton­tons Macou­tes » sera res­pon­sa­ble de la mort de plus de 100.000 per­son­nes durant son règne.

1963 : En Equa­teur, la CIA appuie le coup d’état qui des­ti­tue Aro­se­mana dont la poli­ti­que indé­pen­dante est insup­por­ta­ble. Une junte mili­taire prend les com­man­des.

1964 : Au Bré­sil, la CIA appuie le coup d’état qui évince Joao Gou­lart démo­cra­ti­que­ment élu. La junte mili­taire qui s’ins­talle pour deux décen­nies crée les pre­miers « esca­drons de la mort », entraî­nés par la CIA .

1965 : En Indo­né­sie, la CIA tente de se débar­ras­ser de Sukarno, démo­cra­ti­que­ment élu, depuis 1957. Elle y arrive enfin, et place le Géné­ral Suharto, res­pon­sa­ble de la mort de 500.000 à 1.000.000 de sup­po­sés « com­mu­nis­tes ».

1965 : En Répu­bli­que Domi­ni­caine, une rébel­lion popu­laire tente de réins­tal­ler Juan Bosh, élu démo­cra­ti­que­ment et évincé deux ans plus tôt par la CIA au pro­fit d’une junte mili­taire. Les Mari­nes inter­vien­nent pour sou­te­nir cette junte.

1967 : En Grèce, la CIA appuie un coup d’état qui fait chu­ter le gou­ver­ne­ment deux jours avant les élec­tions qui allaient voir gagner le libé­ral Papan­dréou. Pen­dant six ans, ce sera le « règne des colo­nels »

1970 : Au Cam­bodge, la CIA se débar­rasse de Siha­nouk, extrê­me­ment popu­laire auprès des siens pour tenir le Cam­bodge hors de la guerre du Viet­nam. Il est rem­placé par Lon Nol, qui met ses trou­pes à la dis­po­si­tion des amé­ri­cains. Le mécon­ten­te­ment popu­laire donne l’essor du parti Khmer, qui accè­dera au pou­voir en 1975, et sera res­pon­sa­ble de la mort de 3.000.000 de per­son­nes

1971 : En Boli­vie, la CIA appuie un coup d’état qui rem­place Juan Tor­res par un dic­ta­teur, Hugo Ban­zer, qui fera arrê­ter, tor­tu­rer et exé­cu­ter plus de 2.000 oppo­sants poli­ti­ques.

1973 : Au Chili, la CIA appuie le coup d’état du géné­ral Pino­chet, res­pon­sa­ble dans les années qui sui­vront de la mort de mil­liers d’oppo­sants.

1975 : En Angola, la CIA appuie le lea­der de l’UNI­TAS, Jonas Savimbi, pola­ri­sant la poli­ti­que dans le pays, et entraî­nant jusqu’en 1984 une guerre par­fai­te­ment inu­tile qui coû­tera la vie à 300.000 ango­lais.

1980 : Au Sal­va­dor, l’Arche­vê­que Romero demande au pré­si­dent Car­ter d’arrê­ter de sou­te­nir la junte de Rober­ton d’Aubuis­son qui mas­sa­cre la popu­la­tion. Car­ter refuse, et Romero est abattu peu de temps après, durant la messe. Le pays som­bre dans une guerre civile, dans laquelle les pay­sans affron­tent une armée entraî­née par la CIA. On estime à 63.000 le nom­bre de sal­va­do­riens tués jusqu’en 1992.

Et ainsi de suite. L’Ile aux Enfants, je vous dis…

Pas un mot pour déplo­rer, mais tout un long rai­son­ne­ment pour jus­ti­fier. Et comme remède, pour cal­mer la juste indi­gna­tion des ter­ro­ris­tes d’Al-Quaïda, à la fin de l’inter­view, Chom­sky prô­nait un sou­lè­ve­ment popu­laire des citoyens des démo­cra­ties amé­ri­cai­nes et euro­péen­nes con­tre leurs régi­mes, qui appa­rem­ment sont ce qu’on peut trou­ver de pire sur terre.

A nou­veau, Phi­lippe Val, tout à son réqui­si­toire, déforme la réa­lité des pro­pos de Noam Chom­sky pour les faire entrer dans la ligne de son papier. Nonobs­tant le fait que Noam Chom­sky ait réa­lisé un livre entier sur le 11 sep­tem­bre dans lequel il n’a eut de cesse de con­dam­ner ces atten­tats [13], il est remar­qua­ble de cons­ta­ter avec quelle faci­lité Phi­lippe Val s’est départi de ses habits de jeu­nesse, autre­ment plus révo­lu­tion­nai­res, pour se cou­ler dans le moule de cette pen­sée molle pour laquelle le rai­son­ne­ment est un pro­ces­sus men­tal a priori con­dam­na­ble.

Je pense qu’il y a deux sor­tes de cri­ti­ques du jour­na­lisme et des médias, celle qui les hait et veut leur mort, et celle qui les aime, et veut qu’ils s’amé­lio­rent. Ces deux cri­ti­ques n’ont rien en com­mun : l’une est tota­li­taire, et c’est celle de Ben Laden et des intel­lec­tuels aux­quels il rend hom­mage, et l’autre est celle des démo­cra­tes exi­geants. On aime­rait par­fois que la dif­fé­rence appa­raisse plus clai­re­ment.

La con­clu­sion

Nous y voilà enfin ! Car pour com­pren­dre le véri­ta­ble pro­pos de cette tri­bune, il est néces­saire, une fois n’est pas cou­tume, de faire abs­trac­tion de ce qui est dit pour obser­ver celui qui parle, et l’endroit depuis lequel il émet son dis­cours. Repre­nons ce billet, et tra­dui­sons le de façon à faire res­sor­tir le pro­pos :

Je vais uti­li­ser un truc qui s’est passé cette semaine pour vous par­ler de la cri­ti­que de la démo­cra­tie, donc des médias libres, donc de moi. Ben Laden vient de par­ler de Chom­sky. Chom­sky est le pote de ce sta­li­nien de Mer­met qui l’invite à lon­gueur d’antenne, et qui me déteste. Chom­sky est un bouf­fon néga­tion­niste qui a pré­facé un livre de Fau­ris­son. Chom­sky a beau être juif, il est anti­sé­mite car il est hos­tile à l’exis­tence de l’état d’Israël. Qui plus est, il déteste la démo­cra­tie, donc les médias libres, donc moi. Chom­sky a nié le géno­cide Khmer, mais il a tri­bune libre chez ses potes sta­li­niens du Monde-Diplo, qui me détes­tent. Chom­sky se réjouit des atten­tats du 11 sep­tem­bre parce qu’il cher­che à les expli­quer. Chom­sky déteste les démo­cra­ties occi­den­ta­les. Bref, il y a ceux qui me détes­tent et qui veu­lent ma mort, et ceux qui m’aiment et ne disent rien. Choi­sis­sez votre camp.

Ne trou­vez-vous pas éton­nant que dans une chro­ni­que de trois minu­tes cen­sée rela­ter l’éton­nante cita­tion de Noam Chom­sky dans une inter­ven­tion d’Ous­sama Ben Laden, Phi­lippe Val réus­sisse à inté­grer Daniel Mer­met et Le Monde Diplo­ma­ti­que ? Est-il si dif­fi­cile d’ima­gi­ner que, dans un billet plus long de deux minu­tes, il aurait aisé­ment fait tenir Pierre Bour­dieu, Acri­med, Le Plan B ?

Vous l’aurez com­pris, Phi­lippe Val n’avait pas du tout l’inten­tion d’appor­ter un éclai­rage sur cette infor­ma­tion. Son pro­pos était bien de pro­fi­ter d’une tri­bune libre de trois minu­tes sur les ondes publi­ques pour réaf­fir­mer sa posi­tion dans son champ, et don­ner de ses adver­sai­res, à tra­vers une série de détes­ta­bles amal­ga­mes, l’image tota­li­taire qui lui per­met, par oppo­si­tion, d’appa­raî­tre comme le che­va­lier blanc de la démo­cra­tie et de la liberté d’expres­sion.

Car Phi­lippe Val ne sup­porte pas la cri­ti­que : il la sup­porte d’autant moins qu’elle émane de per­son­nes qui occu­pent la place qu’il occu­pait lui-même, il y a dix ans, dans le champ de l’oppo­si­tion liber­taire, d’autant moins que ses adver­sai­res, enfants des médias, sont par­fai­te­ment rodés aux méca­nis­mes de cons­truc­tion de l’infor­ma­tion, autre­ment plus métho­di­ques et intel­lec­tuel­le­ment intè­gres que Phi­lippe Val ne l’a jamais été.

Notes

[1] Manu­fac­tu­ring Con­sent est le titre d’un docu­men­taire cana­dien sur Noam Chom­sky, et le rôle des médias dans la mani­pu­la­tion de l’opi­nion publi­que

[2] Je ne per­drai pas plus de temps à énu­mé­rer les états de ser­vice de M. Chom­sky. Pour un aperçu, lisez Wiki­pé­dia.

[3] Si vous ne lisez pas l’anglais. Sinon, Noam Chom­sky s’en expli­que très clai­re­ment sur son pro­pre site.

[4] Ce que résume par­fai­te­ment cet incon­tour­na­ble arti­cle du regretté Pierre Vidal-Naquet.

[5] Je ne peux que vous ren­voyer vers le docu­ment le plus “à charge”, pour que vous jugiez par vous-mêmes de ce qui est repro­ché à Noam Chom­sky par ses plus vin­di­ca­tifs oppo­sants.

[6] Qu’il me soit per­mis ici de signa­ler à l’aima­ble lec­teur que je suis per­son­nel­le­ment pour l’exis­tence de l’état d’Israël, ce qui mal­heu­reu­se­ment, en bonne logi­que for­melle, ne sem­ble pas me met­tre à l’abri de tout soup­çon d’anti­sé­mi­tisme !

[7] Quoi qu’on en pense, ce terme est un néo­lo­gisme crée à la fin de la Seconde Guerre Mon­diale pour qua­li­fier l’Holo­causte : l’appli­quer à des mas­sa­cres anté­rieurs, quel­que soient leurs maca­bres ampli­tu­des, cons­ti­tue d’un point de vue stric­te­ment scien­ti­fi­que un ana­chro­nisme.

[8] Ceux qui parmi vous me lisent régu­liè­re­ment savent le sou­cis que j’atta­che à mes sour­ces. Pour ce qui con­cerne cette affaire, je dois avouer qu’il est extrê­me­ment dif­fi­cile de trou­ver des arti­cles sérieux en fran­çais. Lorsqu’on sait que “Cri­ti­ques de Noam Chom­sky” cons­ti­tue un arti­cle à part entière sur la ver­sion anglo­phone de Wiki­pé­dia, on est tenté de bais­ser les bras. Voici cepen­dant ce que j’ai glané de plus impar­tial sur cette affaire : sur Cam­bo­dia, un arti­cle très com­plet, et ici, la réponse éga­le­ment très com­plète de Noam Chom­sky. C’est long, c’est en anglais, mais c’est extrê­me­ment ins­truc­tif. Je suis pre­neur de tout docu­ment fran­co­phone de cette qua­lité.

[9] Je ne suis pas sur que ce livre ait été tra­duit en fran­çais.

[10] Source : l’excel­lente time­line du New-York Times. Moins com­plet, mais en fran­çais, cette ana­lyse dans Les Echos.

[11] Source : Les docu­ments déclas­si­fiés de la C.I.A.

[12] Il fau­dra, à ce sujet, sui­vre de très près la suite don­née par la jus­tice U.S. à l’arres­ta­tion en cali­for­nie de Vang Pao, le lea­der Hmong à la solde de la C.I.A. pen­dant toute la période.

[13] Pour infor­ma­tion, cette trans­crip­tion d’une émis­sion de CNN dans laquelle il est inter­rogé sur ce livre.

Le Poulpe

Auteur: Le Poulpe

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