Hétérotopos

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Un Monty Python contre l’Axe du Bien

Il est des mots qu’on ne pro­nonce pas impu­né­ment. Même dans nos « démo­cra­ties », et sur­tout pas lors de la grand-messe d’un gou­ver­ne­ment triom­phant. En ce jeudi 29 sep­tem­bre 2005, à Brigh­ton, la con­fé­rence annuelle du New Labour blai­rien, recon­duit aux affai­res quel­ques mois plus tôt pour un his­to­ri­que troi­sième man­dat, bat son plein. À la tri­bune, Jack Straw, minis­tre des Affai­res étran­gè­res, dis­serte doc­te­ment sur la « libé­ra­tion » de l’Irak, devant un par­terre de délé­gués venus des qua­tre coins du Royaume-Uni, lors­que fuse du public un dis­cret mais cin­glant « Non­sense ! »
Aus­si­tôt empoi­gné par les pan­do­res du ser­vice d’ordre, l’auteur de cet éclat, Wal­ter Wolf­gang, est expulsé sans ména­ge­ments, tan­dis que le minis­té­riel ora­teur reprend le fil de son pro­pos. Quand l’impor­tun - un octo­gé­naire juif, qui a fui l’Alle­ma­gne hit­lé­rienne en 1938 - tente de réin­té­grer la salle de con­fé­rence, il se voit illico menacé d’incul­pa­tion sous le coup de la récente loi anti­ter­ro­riste.
Tony Blair et sa cli­que auront beau, dès le len­de­main, se répan­dre en pla­tes excu­ses sur tous les pla­teaux de télé­vi­sion, le mal est fait : les grands de ce monde n’appré­cient guère qu’on se mêle de poin­ter l’ina­nité cri­mi­nelle de leurs rodo­mon­ta­des. Cette anec­dote, que les médias fran­çais n’ont qua­si­ment pas relayée, prend valeur de sym­bole : celui de l’affo­le­ment qui, face à l’indi­gna­tion popu­laire ou à la sim­ple expres­sion d’un désac­cord, s’empare des auto­ri­tés « démo­cra­ti­ques ».

C’est à ce genre de petits détails qu’on mesure ce qui a changé depuis que la Mai­son Blan­che et Dow­ning Street ont lancé, dans la fou­lée des atten­tats con­tre le World Trade Cen­ter et le Pen­ta­gone, leur « com­bat monu­men­tal du Bien con­tre le Mal ». Quel­ques délu­ges de fer et de feu plus tard, relayant une vérité embed­ded clai­ron­née de Lon­dres à Washing­ton, les édi­to­ria­lis­tes des deux côtés de l’Atlan­ti­que saluent, la main sur le cœur, le « vent de liberté » qui souf­fle sur le Pro­che et le Moyen-Orient. La « démo­cra­tie » est en mar­che ; la « guerre au ter­ro­risme » porte ses fruits : cir­cu­lez, il n’y a rien à voir ! Cepen­dant, n’en déplaise à ses tailleurs (de cos­tard), l’empe­reur est nu : Ous­sama Ben Laden court tou­jours, et Sad­dam Hus­sein n’avait pas d’Armes de Des­truc­tion Mas­sive ; qui plus est, de Guantá­namo Bay à Abou Ghraib, en pas­sant par Bagram et de nom­breu­ses pri­sons secrè­tes « délo­ca­li­sées », l’Amé­ri­que tor­ture au nom d’une « liberté » qui, ser­vant de faux nez à ses ambi­tions impé­ria­lis­tes, est de plus en plus bafouée à tra­vers le monde.

« La pre­mière vic­time de la guerre, c’est la gram­maire »

Au soir du 11 Sep­tem­bre, l’Occi­dent frappé de stu­peur erre à tâtons dans un monde en ruine. Incroya­ble, innom­ma­ble, indi­ci­ble : il n’y a pas de mots pour dire le désas­tre. C’est d’abord dans le pou­voir de sidé­ra­tion de cette hor­reur sans nom que s’enra­cine notre défaillance à con­tre­car­rer les déri­ves qui ont suivi la chute des tours : avec elles, s’est effon­drée notre apti­tude à écha­fau­der dans la lan­gue des ima­ges d’une réa­lité mal dite qui, en nous la ren­dant intel­li­gi­ble, nous déli­vre­raient du ver­tige insensé de cette malé­dic­tion. « Ground Zero, note Chris­tian Sal­mon, c’est une zone de lan­gage effon­dré. Au pied des tours en ruine, c’est le récit amé­ri­cain qui gît en piè­ces[1]. »

« Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes con­tre nous » : afin de recol­ler les mor­ceaux de leur auto­rité sym­bo­li­que, les diri­geants amé­ri­cains se replient tam­bour bat­tant sur un dis­cours mani­chéen, qui menace et tran­che. À ma droite, la démo­cra­tie, blan­che comme l’agneau ; à ma gau­che, le ter­ro­risme aux noirs des­seins. Foi d’Aris­tote, c’est beau comme de l’anti­que !
Mais le spec­ta­cle du monde a tou­jours par­tie liée avec la gram­maire qui l’arti­cule : Eux et Nous, le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux sont d’abord des choix de mise en scène. Sitôt dis­tri­buées les car­tes de ce jeu de dupes, qui con­damne les « cer­veaux dis­po­ni­bles » au sui­visme élec­to­ral et patrio­ti­que, le lan­gage est pris de curieu­ses con­tor­sions. Triom­phe d’une nou­velle et fruste gram­maire, dont les règles per­ver­ties orches­trent les récits per­ni­cieux de la « guerre au ter­ro­risme ». Révolté par l’hypo­cri­sie du pou­voir et l’iner­tie du plus grand nom­bre, Terry Jones - écri­vain, comé­dien et met­teur en scène bri­tan­ni­que - a décidé de con­tre-atta­quer, pour démas­quer les con­tra­dic­tions que recèle cette « guerre » et la for­fai­ture qu’elle cons­ti­tue. Pas­sant au cri­ble d’une impla­ca­ble verve sati­ri­que les faits d’armes et les méfaits de lan­gue de George W. Bush et Tony Blair, l’ex-Monty Python revi­site avec une féroce non­cha­lance les arca­nes d’une croi­sade irra­tion­nelle et men­son­gère. Son « jour­nal de guerre », com­posé d’une qua­ran­taine de tex­tes[2] nous invite à renouer les fils d’une réflexion trop sou­vent con­ta­mi­née par le nov­lan­gue des « infor­ma­tions » :
« Mon dic­tion­naire, écrit-il lors du déclen­che­ment de l’offen­sive con­tre l’Irak, défi­nit une “guerre” comme un “con­flit ouvert, armé, entre deux par­ties, nations ou États”. Dès lors, lar­guer des bom­bes, pro­tégé par l’alti­tude, sur une popu­la­tion déjà en dif­fi­culté, aux infra­struc­tu­res rui­nées par des années de sanc­tions et vivant sous la coupe d’un régime oppres­sif, ce n’est pas une “guerre”. C’est du tir aux pigeons. »
Quel­que temps plus tard, il note : « la vraie “guerre” n’a com­mencé qu’après l’occu­pa­tion de l’Irak et la mise en place d’un gou­ver­ne­ment de col­la­bos . Mais est-ce ainsi que les jour­naux, la télé­vi­sion et la radio la dési­gnent ? Non : ils par­lent d’“in­sur­rec­tion” et de “ter­ro­risme”, parce que ce sont les mots qu’aiment employer MM. Bush et Blair. » Et les grands médias « repren­nent tous en chœur l’air de pipeau que jouent ceux qui sont au pou­voir ».

Cons­ta­tant que « la pre­mière vic­time de la guerre, c’est la gram­maire », Terry Jones se met en devoir de tra­quer les symp­tô­mes de cette « guerre des mots » secrè­te­ment décla­rée à l’opi­nion publi­que par les spin doc­tors de la Mai­son Blan­che et de Dow­ning Street, au détour de leur cam­pa­gne con­tre le « ter­ro­risme », ennemi aussi insai­sis­sa­ble que flou : « Le lan­gage est censé ren­dre les idées clai­res, et com­pré­hen­si­bles pour tout un cha­cun, écrit-il. Mais il est impos­si­ble de faire la guerre à un sub­stan­tif abs­trait : com­ment saura-t-on qu’on a gagné ? Quand le terme en ques­tion aura été sup­primé du dic­tion­naire, peut-être ? »

Le nov­lan­gue, con­tre la ten­ta­tion de réflé­chir

Si les mots ont un sens, cette que­relle séman­ti­que est tout sauf déri­soire. Nous aurions tort de sous-esti­mer la gra­vité de ces dom­ma­ges col­la­té­raux que le désas­tre du 11 Sep­tem­bre n’en finit pas d’entraî­ner dans son sillage. Car, au-delà des fables du pou­voir et des erre­ments jour­na­lis­ti­ques, ils nous posent une ques­tion plus fon­da­men­tale : celle de la lan­gue, mal­me­née aujourd’hui par cette croi­sade « civi­li­sée » et mani­chéenne con­tre l’Axe du Mal comme elle le fut, tou­tes pro­por­tions gar­dées, à l’aube des tota­li­ta­ris­mes du siè­cle der­nier.

« Le nazisme s’insi­nua dans la chair et le sang du grand nom­bre à tra­vers des expres­sions iso­lées, des tour­nu­res, des for­mes syn­taxi­ques qui s’impo­saient à des mil­lions d’exem­plai­res et qui furent adop­tées de façon méca­ni­que et incons­ciente[3] », écri­vait Vic­tor Klem­pe­rer. Soixante ans plus tard, il n’est pas inu­tile de médi­ter la leçon de ce phi­lo­lo­gue juif alle­mand écarté en 1935 de sa chaire à l’uni­ver­sité de Dresde, qui tint le jour­nal secret des muta­tions que le nazisme fai­sait subir à la lan­gue alle­mande : c’est par une résis­tance dans la lan­gue que l’on pourra sor­tir de l’hébé­tude, « main­te­nir et incar­ner la con­ti­nuité de la rai­son et de la pen­sée cri­ti­que face à la tyran­nie[4] ».
Ce qui est en jeu ? La réflexion, la liberté et la démo­cra­tie : aujourd’hui comme hier, en matière de mots, « moins le choix est étendu, moin­dre est la ten­ta­tion de réflé­chir », disait déjà George Orwell[5]. « Les dis­cours et les écrits poli­ti­ques, note encore l’auteur de 1984, sont aujourd’hui pour l’essen­tiel une défense de l’indé­fen­da­ble », en tant qu’ils ser­vent à recou­vrir, d’un voile pudi­que, des faits et des argu­ments « d’une bru­ta­lité insup­por­ta­ble à la plu­part des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affi­chés des par­tis poli­ti­ques » :

« Des vil­la­ges sans défense subis­sent des bom­bar­de­ments aériens, leurs habi­tants sont chas­sés dans les cam­pa­gnes, leur bétail est mitraillé, leurs hut­tes sont détrui­tes par des bom­bes incen­diai­res : cela s’appelle la paci­fi­ca­tion. Des mil­liers de pay­sans sont expul­sés de leur ferme et jetés sur les rou­tes sans autre via­ti­que que ce qu’ils peu­vent empor­ter : cela s’appelle un trans­fert de popu­la­tion ou une rec­ti­fi­ca­tion de fron­tière. Des gens sont empri­son­nés sans juge­ment pen­dant des années, ou abat­tus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps  : cela s’appelle l’éli­mi­na­tion des élé­ments sus­pects. Cette phra­séo­lo­gie est néces­saire si l’on veut nom­mer les cho­ses sans évo­quer les ima­ges men­ta­les cor­res­pon­dan­tes[6]. »

Il est stu­pé­fiant de cons­ta­ter à quel point l’obser­va­tion faite par Orwell en 1946 se trans­pose, mot pour mot, au jar­gon employé de nos jours par les pou­voirs et les médias domi­nants. Grâce à cette fos­si­li­sa­tion de la lan­gue et de la pen­sée, les diri­geants anglo-amé­ri­cains ont réussi à main­te­nir depuis plus de qua­tre ans, au mépris de l’oppo­si­tion affi­chée par leurs popu­la­tions et des mil­lions de per­son­nes à tra­vers le monde, le cap d’une guerre effa­çant la fron­tière entre absur­dité et hor­reur. L’actuelle admi­nis­tra­tion amé­ri­caine ne s’embar­rasse pas de la réa­lité des faits ; quand ceux-ci lui sont défa­vo­ra­bles, elle les noie sous un flot de men­son­ges plus doci­les. Sûre de son fait, elle se berce de son pro­pre mythe, assi­gnant la réa­lité - com­plexe, ambi­guë et mou­vante - à rési­dence, dans un voca­bu­laire défi­ni­tif et mor­ti­fère : « Peu importe ce que les gens croient réel­le­ment, note Terry Jones. Ce qui compte, c’est com­ment les faire ren­trer dans le rang. »

Enfon­cer les digues de notre tor­peur

Sœur jumelle de la guerre per­pé­tuelle de 1984, l’actuelle « guerre au ter­ro­risme » ne cher­che pas à con­naî­tre l’his­toire et le pré­sent, mais plu­tôt à les fabri­quer, et au besoin à les fal­si­fier. « Qu’ils aient tort ou rai­son, les États-Unis ont le pou­voir de créer des faits accom­plis[7] » : ce cons­tat for­mulé par Hubert Védrine, ancien minis­tre fran­çais des Affai­res étran­gè­res, il importe d’en sai­sir la véri­ta­ble por­tée. Pour nous y aider, Terry Jones cite, dans un texte magis­tral en forme de con­ver­sa­tion télé­pho­ni­que où Bush dame le pion à Dieu en per­sonne, ces paro­les ter­ri­bles d’un pro­che con­seiller du pré­si­dent amé­ri­cain : « La com­mu­nauté des adep­tes de la réa­lité n’est plus en phase avec la mar­che du monde. Main­te­nant que nous som­mes un empire, nous créons par nos actes notre pro­pre réa­lité. Et pen­dant que vous obser­ve­rez cette réa­lité - judi­cieu­se­ment, comme vous ne man­que­rez pas de le faire -, nous agi­rons de nou­veau, créant d’autres nou­vel­les réa­li­tés, que vous pour­rez éga­le­ment obser­ver, et c’est comme ça que le monde avance. Nous som­mes les acteurs de l’his­toire… et vous, vous en serez tous réduits à la sim­ple obser­va­tion de ce que nous fai­sons[8]. »

Quand des gou­ver­nants pro­fè­rent des mots d’ordre aussi mépri­sants, ce sont les fon­de­ments mêmes du pacte démo­cra­ti­que qui sont mena­cés, ainsi que l’expli­que Han­nah Arendt : « Le sujet idéal du règne tota­li­taire n’est ni le nazi con­vaincu, ni le com­mu­niste con­vaincu, mais l’homme pour qui la dis­tinc­tion entre fait et fic­tion (c’est-à-dire la réa­lité de l’expé­rience) et la dis­tinc­tion entre vrai et faux (c’est-à-dire les nor­mes de la pen­sée) n’exis­tent plus[9]. »
Comme tous les con­flits, et peut-être plus encore, la « guerre au ter­ro­risme » orga­nise une savante con­fu­sion entre mes­sies et lan­ter­nes, entre récits et bali­ver­nes. Résis­ter en écri­vain, c’est des­ser­rer l’étreinte des défi­ni­tions, des iden­ti­tés et des fron­tiè­res ; c’est for­ger des his­toi­res qui, en sapant leur arbi­traire, res­ti­tuent à la pen­sée une prise sur les évé­ne­ments qui nous tra­ver­sent. D’où l’angle d’atta­que choisi par Terry Jones, dans cette offen­sive tous azi­muts pour retour­ner la dupli­cité des mots trou­bles con­tre leurs fau­teurs. Œil pour œil, cli­ché pour cli­ché : le non­sense est la chose au monde la mieux par­ta­gée.
Loin de n’être qu’un assem­blage hété­ro­clite de frag­ments épars, semés au gré du vent des évé­ne­ments, ce livre tisse la toile d’une entre­prise cohé­rente, bien que mul­ti­forme : sou­met­tre cette logi­que de guerre à de sub­tils détour­ne­ments, qui révè­lent ses impli­ca­tions les plus insen­sées ; explo­rer l’absurde inhu­ma­nité qui tend à enva­hir notre espace public et privé sous les coups de bou­toir de sin­gu­liers glis­se­ments de sens ; oppo­ser une nuée de say­nè­tes, de con­tes et de digres­sions minus­cu­les au nihi­lisme et à la trans­pa­rence des Dis­cours Uni­ques et Majus­cu­les.

Au total, ces chro­ni­ques poli­ti­ques sont tout sauf un épi­phé­no­mène dans une œuvre d’un rare éclec­tisme. Fai­sant feu de toute lan­gue de bois, Terry Jones n’a de cesse de s’appuyer, comme aux temps du Flying Cir­cus ou de Sacré Graal, sur le recy­clage vir­tuose d’élé­ments de la cul­ture popu­laire : « Si faire de l’humour ou racon­ter des his­toi­res a un sens, expli­que-t-il, c’est celui de dire en même temps quel­que chose sur le monde. J’aime l’idée qu’une his­toire très sim­ple puisse cepen­dant rece­ler une vérité fon­da­men­tale. Les Habits neufs de l’empe­reur, d’Ander­sen, par exem­ple : voilà une his­toire géniale sur la poli­ti­que et la pro­pa­gande, mais c’est un récit tout sim­ple, et même les enfants com­pren­nent très bien de quoi il s’agit[10]. »

Ce recours au conte et à la fable est au cœur de l’offen­sive lit­té­raire de l’ancien Python, con­tre l’un des para­doxes majeurs de cette société du spec­ta­cle et de l’infor­ma­tion, où « nous som­mes infor­més de tout, mais nous ne nous ren­dons compte de rien », comme le sou­li­gne Eduardo Galeano dans un livre indis­pen­sa­ble[11]. Pro­cé­dant au dévoi­le­ment de ce qui se joue sous nos yeux et que nous sem­blons ne pas voir, Terry Jones recoupe, détourne, sub­ver­tit le flux des « infor­ma­tions » pour enfon­cer les digues de notre tor­peur. Dans une ver­sion très con­tem­po­raine de l’his­toire du « roi nu »[12], il se tient aux côtés de l’hum­ble gamin d’__Ander­sen, qui refuse les cer­ti­tu­des sur ordon­nance : « “L’Irak, oui, bom­bar­dons ce truc-là. Ça ren­dra le monde plus sûr.” C’est comme dans Les Habits neufs de l’empe­reur, on prend des déci­sions de fous à lier, et au bout du compte per­sonne n’y trouve rien à redire[13]. »

Le non­sense, ou le venin comme anti­dote

Quand le monde mar­che sur la tête, il ne reste plus qu’à le pren­dre au pied de la let­tre : c’est l’un des res­sorts majeurs de la tra­di­tion bri­tan­ni­que du non­sense, qui demeure trop sou­vent frappé d’incom­pré­hen­si­ble exo­tisme à nos yeux fran­chouillards. « L’humour anglais, écri­vait Pierre Des­pro­ges, sou­li­gne avec amer­tume et déses­poir l’absur­dité du monde. L’humour fran­çais se rit de ma belle-mère[14]. » Mais cette spé­cia­lité insu­laire sem­ble appe­lée à ren­con­trer chez nous un écho gran­dis­sant, si l’on en croit Robert Benayoun : « Nous attei­gnons peut-être un âge du non­sense. Cette grâce typi­que­ment anglo-saxonne pres­que indé­fi­nis­sa­ble frappe fina­le­ment notre enten­de­ment fran­çais si pro­saï­que et si ratio­ci­neur. Le chaos finan­cier et social où nous som­mes, balayant les méca­nis­mes bur­les­ques natio­naux les plus léni­fiants (la fameuse iro­nie à la fran­çaise), défoule-t-il enfin chez nos com­pa­trio­tes, sous une forme plus spon­ta­né­ment irra­tion­nelle, les inquié­tu­des laten­tes en un culte sou­dain du sens des­sus des­sous[15] ? »

Ces lignes sem­blent écri­tes pour la France d’aujourd’hui, qui se débat dans la crise poli­ti­que, éco­no­mi­que, sociale et morale que l’on sait ; pour­tant, elles furent publiées au tour­nant des années 1970 et 1980. À l’épo­que - est-ce un hasard ? - où les Monty Python étaient occu­pés à se tailler une répu­ta­tion mon­diale en lan­çant depuis l’Angle­terre pré-that­ché­rienne quel­ques-unes des plai­san­te­ries les plus impro­ba­bles et les plus cor­ro­si­ves de l’épo­que. Sexe, reli­gion, pou­voir, per­ro­quets morts, Inqui­si­tion espa­gnole et minis­tère des démar­ches stu­pi­des : le non­sense selon Gra­ham Chap­man, John Cleese, Terry Gil­liam, Eric Idle, Terry Jones et Michael Palin inter­roge à sa manière - réfrac­taire et ins­pi­rée - le sacré, le sens de la vie et l’absur­dité d’un monde de ban­quiers de la City et de sol­dats colo­niaux. Qu’en est-il resté ? À la paru­tion de leur auto­bio­gra­phie, en 2003, les inté­res­sés esquis­saient un inven­taire mi-gogue­nard, mi-rageur : « Terry Jones se sou­vient d’un prof qui lui avait dit : “Avant les Monty Python, les gos­ses dans les cours de récréa­tion se tapaient des­sus. Main­te­nant, ils font les cons.” Et John Cleese de per­son­nes “qui ne pou­vaient plus regar­der les infos après avoir vu notre show”. Il n’y a guère que Terry Gil­liam pour pen­ser que les Python peu­vent être dan­ge­reux : “On a érigé l’absurde au rang de genre artis­ti­que à part entière et c’est peut-être à cause de ça que des types comme George W. Bush peu­vent finir à la Mai­son Blan­che, expli­que Gil­liam. Parce que si les gens avaient réflé­chi au lieu de se mar­rer devant nos con­ne­ries, ils n’auraient jamais laissé faire une chose pareille$$Sébas­tien Homer, « Une bio python­nante », L’Huma­nité, 8 novem­bre 2003.$$…” »

Nulle volonté, cepen­dant, chez ces incor­ri­gi­bles récal­ci­trants, de jouer les pro­cu­reurs ou de don­ner des leçons - mais un appel à la réflexion, à l’indé­pen­dance et à la résis­tance. L’humour pytho­nes­que ne s’embar­rasse pas de choi­sir son camp ; il déserte, tou­jours et par­tout. Quel serait aujourd’hui le point de vue des Monty Python sur l’actua­lité ?
« J’espère qu’une sorte de regard se dégage natu­rel­le­ment de tout ce qu’on a fait, répond Terry Jones. Si vous essayez dès le départ d’écrire avec un point de vue, alors ça ris­que de tour­ner au prê­chi-prê­cha. Mais j’espère que, de la masse de tra­vail que nous avons pro­duite, il res­sort une cer­taine posi­tion, sans doute pas une pos­ture uni­que et figée, peut-être plu­tôt une atti­tude inter­ro­ga­tive : ayez une pen­sée auto­nome[16]. »

Tel demeure l’enjeu - pas si « tarte à la crème » qu’il y paraît, et plus que jamais à l’ordre du jour - d’un humour aussi radi­cal dans le choix des cibles que dans celui des muni­tions.

La satire, une arme con­tre le men­songe poli­ti­que

Aujourd’hui comme hier, l’iro­nie offre un anti­dote sou­ve­rain con­tre les tis­sus de men­son­ges des pou­voirs de tout poil. Mais jusqu’où peut-on aller trop loin dans la satire ? Pour se faire une idée de la réponse que Terry Jones, fort de son expé­rience avec les Monty Python, apporte à cette ques­tion, une petite incur­sion dans l’his­toire lit­té­raire anglaise s’impose, sur les tra­ces de quel­ques figu­res tuté­lai­res, exper­tes en armes de déri­sion mas­sive.

1702 : Daniel Defoe (v. 1660-1731), futur auteur de Robin­son Cru­soé, dif­fuse The Shor­test Way with the Dis­sen­ters, un pam­phlet grin­çant qui pré­co­nise l’éra­di­ca­tion pure et sim­ple des mino­ri­tés reli­gieu­ses en terre angli­cane. Des­ti­née à sou­le­ver un mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion chez les libé­raux, l’intran­si­geance sca­breuse que l’auteur affecte d’enfour­cher fait scan­dale. Pour radi­cal que soit son texte, il ne l’est sans doute pas assez, car de nom­breux angli­cans extré­mis­tes, qui le croient écrit par l’un des leurs, s’en récla­ment !
« C’est cruauté de tuer un ser­pent ou un cra­paud de sang-froid, écrit per­fi­de­ment Defoe dans ce libelle qui lui vau­dra quel­ques semai­nes de pri­son, mais leur nature empoi­son­née change en cha­rité pour nos voi­sins la des­truc­tion de ces créa­tu­res, non pour quel­que bles­sure qu’ils nous auraient cau­sée, mais par pré­ven­tion ; non pour le mal qu’ils ont fait, mais pour celui qu’ils pour­raient faire. » Tiens, tiens… L’essayiste aurait-il pres­senti l’ina­nité fai­san­dée du con­cept de « guerre pré­ven­tive » ?

1729 : doyen de la cathé­drale Saint-Patrick à Dublin, et fer­vent par­ti­san de la cause irlan­daise, Jona­than Swift (1667-1745) publie A Modest Pro­po­sal for Pre­ven­ting the Chil­dren of Poor Peo­ple in Ire­land from Being a Bur­den to Their Parents or Coun­try, and for Making Them Bene­fi­cial to the Public (« Modeste pro­po­si­tion pour empê­cher les enfants des pau­vres d’Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les ren­dre uti­les au public »). La déme­sure du titre reflète l’énor­mité de la charge : en fait de « modeste pro­po­si­tion », Swift sug­gère de ven­dre la jeu­nesse irlan­daise - mal­heu­reuse, oisive et vicieuse, natu­rel­le­ment - comme mets de choix sur la table des nan­tis. L’extinc­tion du pau­pé­risme impli­que la dévo­ra­tion - non pas sym­bo­li­que mais bien réelle - des sacri­fiés d’un sys­tème social inhu­main. Solu­tion qui aurait le mérite de sou­la­ger défi­ni­ti­ve­ment ceux qui ploient sous le faix, tout en ras­sa­siant ceux qui crou­lent sous l’or et le pou­voir.

Comme pour Defoe, le rire gla­cial de Swift, qui démas­que le cynisme et la cruauté d’un cer­tain dis­cours sur l’ordre social et la misère, fait scan­dale du côté des lec­teurs naïfs - ce qui ne man­quera pas de valoir à l’ecclé­sias­ti­que quel­ques dif­fi­cul­tés dans sa car­rière. Sous sa plume, qui vise autant le sort fait aux pau­vres que l’obs­cé­nité des solu­tions pro­po­sées par les poli­ti­ques, le ridi­cule prend des pro­por­tions gigan­tes­ques et devient enfin visi­ble, par un brus­que retour­ne­ment socra­ti­que. Fein­dre l’igno­rance pour révé­ler celle de l’autre, creu­ser le men­songe pour l’expo­ser au grand jour : cette méthode ne pou­vait man­quer de séduire André Bre­ton, lequel place Swift à l’ouver­ture de sa célè­bre Antho­lo­gie de l’humour noir. À son tour, l’ancien Python en fait ici son miel et, via quel­ques veni­meu­ses et swif­tien­nes pro­po­si­tions, son che­val de Troie pour rui­ner d’autres tar­tu­fe­ries…
Defoe et Swift traî­nent une injuste répu­ta­tion d’auteurs pour la jeu­nesse - autre­ment dit, selon un cli­ché tenace, d’écri­vains mineurs. Le même sort guette Terry Jones, qui a par ailleurs écrit de nom­breux ouvra­ges « pour enfants »[17]. Ce malen­tendu empê­che de lire leurs sati­res pour ce qu’elles sont : de redou­ta­bles machi­nes de guerre con­tre la bêtise des fana­tis­mes, les impos­tu­res de la science et les com­pro­mis­sions de la poli­ti­que. Il suf­fit, pour s’en con­vain­cre, de relire ce qu’écrit Orwell à pro­pos de la cri­ti­que vision­naire, chez Swift, de ce qu’on n’appe­lait pas encore « tota­li­ta­risme » : « Il anti­cipe avec une luci­dité extra­or­di­naire l’“État poli­cier” avec ses per­pé­tuel­les chas­ses aux héré­ti­ques et ses pro­cès pour tra­hi­son, orga­ni­sés à seule fin de neu­tra­li­ser le mécon­ten­te­ment popu­laire en le trans­for­mant en hys­té­rie guer­rière. Il y a quel­que chose d’étran­ge­ment fami­lier dans l’atmo­sphère de ces cha­pi­tres, car on y trouve, mêlée à beau­coup de bouf­fon­ne­rie, l’intui­tion que l’un des buts du tota­li­ta­risme est non seu­le­ment de s’assu­rer que les gens pen­sent cor­rec­te­ment, mais sur­tout de les ren­dre moins cons­cients[18]. »

Il est frap­pant de cons­ta­ter com­bien cette des­crip­tion d’un monde tota­li­taire évo­que notre épo­que, pareille­ment faite d’aveu­gle­ment col­lec­tif et d’hys­té­rie sécu­ri­taire.

Chau­cer et la « guerre à l’héré­sie »

Cette digres­sion en forme de plon­gée dans l’Angle­terre pré-capi­ta­liste des Lumiè­res nous mène, d’un nou­veau saut de puce, en plein Moyen Âge… En effet, Terry Jones, loin de tenir tout entier dans le rôle d’amu­seur public auquel on le résume par­fois, est aussi his­to­rien, féru d’his­toire et de lit­té­ra­ture médié­va­les. Ce n’est pas un hasard si cet ancien élève de la Royal Gram­mar School (Guil­ford) et du St. Edmund Hall Col­lege (uni­ver­sité d’Oxford) s’est tourné vers le Moyen Âge : là aussi, l’ico­no­claste - qui s’arrange tou­jours, quand il raconte une his­toire, pour met­tre au jour, en pas­sant, quel­ques faux-sem­blants du monde con­tem­po­rain - s’atta­che de livre en livre[19] à saper les fon­de­ments de l’his­to­rio­gra­phie offi­cielle, encom­brée de sté­réo­ty­pes.

Par­ti­cu­liè­re­ment intri­gante, de ce point de vue, est la figure de Geof­frey Chau­cer (v. 1340-v. 1400), auteur de ce monu­ment fon­da­teur que sont les Con­tes de Can­ter­bury, qui dis­pa­rut au tour­nant du XIVe et du XVe siè­cles. Ni tombe, ni tes­ta­ment, ni men­tion dans les chro­ni­ques : la fin de celui qui fut salué comme l’un des esprits les plus brillants de son temps reste entou­rée d’une énigme sin­gu­lière. Et si sa per­son­na­lité et ses écrits, encou­ra­gés par le libé­ral et raf­finé Richard II, étaient deve­nus gênants, voire héré­ti­ques, dans le con­texte du nou­veau régime, bru­tal et réac­tion­naire, d’Henry IV l’usur­pa­teur ?
De ce mys­tère, Terry Jones, mem­bre de la New Chau­cer Society, a tiré avec quel­ques com­pli­ces la matière d’une enquête his­to­ri­que sur les cir­cons­tan­ces de la mort de l’immense écri­vain et les agis­se­ments en cou­lis­ses de cer­tains sei­gneurs de guerre médié­vaux[20]. Sous l’inves­ti­ga­tion éru­dite, pointe le venin du sati­riste qui a médité la leçon de Swift et Defoe : pas de quar­tier ! « Le cer­veau dans cette affaire, c’était l’Arche­vê­que d’Arun­del : le Henry Kis­sin­ger de l’épo­que. Il s’est com­porté en tous points comme aujourd’hui. Il a ins­tallé son pou­voir illé­gi­time, illé­gal ; il a menti et tri­ché pour s’empa­rer du pou­voir. Puis il a neu­tra­lisé l’oppo­si­tion en décla­rant une guerre à l’héré­sie. Exac­te­ment ce qu’il lui fal­lait : une guerre sans fin, con­tre un ennemi qu’il pou­vait défi­nir à sa guise. Il a donc dit : “Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes des héré­ti­ques”[21]. »

Un sub­stan­tif abs­trait pris pour cible d’une guerre tous azi­muts, un ennemi en pâte à mode­ler… : voilà qui résonne étran­ge­ment avec le con­texte géo­po­li­ti­que actuel. Le ter­ro­risme serait-il l’héré­sie des temps moder­nes ? « Au XIVe siè­cle, pour­suit Terry Jones, on avait recours aux mêmes méca­nis­mes et aux mêmes leviers de pou­voir que ceux qu’on emploie aujourd’hui dans la guerre au ter­ro­risme. » « Cha­que épo­que a sa pro­pre his­toire, écrit-il. L’His­toire, c’est en réa­lité les his­toi­res qu’on se répète à soi-même afin de ten­ter de les ren­dre per­ti­nen­tes à ses pro­pres yeux[22]. » Ainsi, l’idée que nous nous fai­sons du Moyen Âge est héri­tée du XIXe siè­cle, épo­que où « l’Angle­terre s’est mise à cher­cher dans l’his­toire de quoi jus­ti­fier la vio­lence néces­saire à la fon­da­tion d’un empire. Et il va sans doute se pas­ser la même chose en Amé­ri­que dans les années à venir, le prince Rum­sfeld et lord Wol­fo­witz repous­sant à l’infini les fron­tiè­res de leur empire et jus­ti­fiant la vio­lence. Les cho­ses ne chan­gent pas vrai­ment, et les rai­sons de faire la guerre encore moins. Wol­fo­witz, Perle, Rum­sfeld : ils se font tous du fric grâce à la guerre… Et c’est pour ça aussi qu’on fai­sait la guerre au Moyen Âge. Si le duc de Glou­ces­ter et le duc de War­wick ont pris en sainte hor­reur la poli­ti­que de paix avec la France menée par Richard II, c’est parce que la paix ne leur rap­por­tait rien : ils vou­laient la guerre. Les va-t-en-guerre, c’est pareil à tou­tes les épo­ques : ils se font du fric[23] ». « Les simi­li­tu­des entre “ja­dis” et “main­te­nant” m’inté­res­sent davan­tage que les dif­fé­ren­ces, expli­que encore Terry Jones. Si j’étais un his­to­rien pro­fes­sion­nel, je m’inté­res­se­rais sans doute plus aux dif­fé­ren­ces, mais ce sont les res­sem­blan­ces qui me pas­sion­nent. Ce sont elles qui don­nent vie au passé[24]. » Avec sa chasse aux héré­ti­ques, ses éli­tes va-t-en-guerre et son arbi­traire ins­ti­tu­tion­na­lisé, le Moyen Âge nous res­sem­ble bien plus qu’on n’ose se l’avouer.

Un livre héré­ti­que, con­tre la trans­pa­rence opa­que des mots d’ordre

« Une abon­dance de men­son­ges poli­ti­ques est une mar­que cer­taine de la liberté anglaise », est-il écrit dans L’Art du men­songe poli­ti­que (1733), attri­bué à Jona­than Swift. À cette aune, le gou­ver­ne­ment de Tony Blair aura sans con­teste été un grand pour­voyeur de liberté outre-Man­che. Et l’on avait sans doute en Grande-Bre­ta­gne (de même qu’en Ita­lie ou dans l’Espa­gne de José Maria Aznar) de meilleu­res rai­sons qu’en France pour s’indi­gner con­tre une guerre injus­ti­fia­ble.

Chez nous, la pos­ture adop­tée naguère à l’ONU par Jac­ques Chi­rac et Domi­ni­que de Vil­le­pin était cer­tes plus à même d’empor­ter l’adhé­sion popu­laire. Mais l’oukase du pré­si­dent Bush (« Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes con­tre nous ») fait trop sou­vent office, ici aussi, de cadre théo­ri­que et tac­ti­que aux posi­tion­ne­ments et bavar­da­ges « intel­lec­tuels ». Afin de dis­qua­li­fier ceux qui mani­fes­tent leur refus d’un tel ulti­ma­tum, fut invo­qué l’« anti-amé­ri­ca­nisme » - pri­maire, for­cé­ment ! -, épou­van­tail brandi par de piè­tres dons Qui­chotte, qui jouent les anti-antis pour mieux dis­si­mu­ler leurs pro­pres éga­re­ments…
Nul ne sau­rait nier que les ten­ta­tions impé­ria­lis­tes à l’œuvre dans les États-Unis d’aujourd’hui sont por­teu­ses de nom­breux dan­gers. Il est urgent d’allu­mer des con­tre-feux ; et ce livre apporte sa part d’infor­ma­tions iné­di­tes et trou­blan­tes - comme, par exem­ple, l’exé­gèse du pro­gramme du Pro­jet pour le nou­veau siè­cle amé­ri­cain (PNAC)[25], qua­si­ment passé sous silence en France. Rares sont les voix dis­si­den­tes qui savent, comme celle de Terry Jones, mal­me­ner la trans­pa­rence frau­du­leuse des mots du pou­voir, tout en se pré­ser­vant par une som­bre iro­nie des piè­ges de l’angé­lisme et, par un huma­nisme entêté, des orniè­res du cynisme.

Dans ce temps où, selon le poète Phi­lippe Jac­cot­tet, « le réel est cha­que jour mieux dis­si­mulé par un vacarme dépourvu de sens, sinon d’effi­ca­cité[26] », dans ce monde où le con­sen­suel brou­haha média­ti­que tra­vaille à fabri­quer du « temps de cer­veau humain dis­po­ni­ble[27] », la per­ver­sion du sens des mots dis­si­mule la bar­ba­rie sans visage et sans nom des puis­san­ces de l’argent. Inter­ro­ger les mots d’ordre de notre « civi­li­sa­tion » aveu­glée par sa pro­pre puis­sance ; secouer nos esprits engour­dis et nos bou­ches cou­sues… de fil blanc ; faire voler en éclats le Grand Récit de l’Ordre Mili­taire, Média­ti­que et Mar­chand (GROMMM) : tel est le (vaste) pro­jet de ce livre insou­mis, qui méta­mor­phose en Grand-Gui­gnol ’pata­phy­si­que la croi­sade du père Ubu(sh) con­tre l’Axe du Mal.

On se sou­vient (peut-être) du scan­dale qui entoura la sor­tie du film La Vie de Brian, en 1983. « Atten­tion, se rebiffe Terry Jones, c’est un film héré­ti­que, pas blas­phé­ma­toire[28]. » Qu’il bro­carde, comme alors, la pro­pen­sion humaine à se divi­ser en grou­pus­cu­les et en sec­tes, ou qu’il cou­vre de ridi­cule, comme ici, la pré­ten­tion abso­lu­tiste de fables meur­triè­res, l’ex-Python évite le blas­phème - c’est-à-dire l’impré­ca­tion rageuse et impuis­sante - et reven­di­que l’héré­sie - c’est-à-dire une ten­ta­tive pour rui­ner l’auto­rité du dogme.

Pour n’avoir pas été assez féroce, Daniel Defoe fut cloué au pilori par des esprits bas de pla­fond. De même, Jona­than Swift eut à endu­rer les sui­tes de la lec­ture au pre­mier degré que cer­tains firent de ses viru­len­tes sati­res poli­ti­ques et reli­gieu­ses : on les a pris au sérieux… et à la gorge. Comme ses inta­ris­sa­bles pré­dé­ces­seurs, qui publiaient à tour de bras, sur les sujets les plus variés et les plus impro­ba­bles, Terry Jones mord tou­jours là où on ne l’attend pas. Mais lui, on le prend pour un far­ceur.

Que se pas­se­rait-il au juste si « les gens réflé­chis­saient au lieu de se mar­rer devant ses con­ne­ries », pour repren­dre les paro­les de Terry Gil­liam à pro­pos des Monty Python ? Pré­ci­sé­ment : à lire cette chro­ni­que robo­ra­tive d’un monde en guerre, on est moins con de s’être marré. Dépê­chons-nous de réflé­chir, car le non­sense de l’his­toire con­ti­nue de s’écrire en let­tres de feu et de sang - avec notre silen­cieux assen­ti­ment.

Ce texte est la pré­face du livre de Terry Jones, Ma guerre con­tre la « guerre au ter­ro­risme », paru en mars 2006 (tra­duc­tion, pré­face et notes par Marie-Blan­che et Damien-Guillaume Audol­lent). Nous le repro­dui­sons avec l’aima­ble auto­ri­sa­tion des édi­tions Flam­ma­rion.

Notes

[1] Chris­tian Sal­mon, « Le Ground Zero du récit », Ver­bi­cide. Du bon usage des cer­veaux humains dis­po­ni­bles, Cli­mats, 2005.

[2] Un cer­tain nom­bre d’entre eux a paru, sous forme de « tri­bu­nes libres », dans la presse anglaise (The Obser­ver, The Guar­dian, The Inde­pen­dent). The Nation Books, aux États-Unis, en a fait paraî­tre un recueil par­tiel en jan­vier 2005, sous le titre Terry Jones’s War on the War on Ter­ror. Le der­nier cha­pi­tre est iné­dit.

[3] Vic­tor Klem­pe­rer, LTI (Lin­gua Ter­tii Impe­rii), la lan­gue du IIIe Reich, Albin Michel, 1996 (Pocket, 1998).

[4] Par­le­ment inter­na­tio­nal des écri­vains, « Un manuel de sur­vie intel­lec­tuelle », revue Auto­dafé n°3-4, Denoël, prin­temps 2003.

[5] George Orwell, « Les prin­ci­pes du nov­lan­gue », appen­dice à 1984, Gal­li­mard, 1950 (coll. « Folio », 1972).

[6] George Orwell, « La poli­ti­que et la lan­gue anglaise », in Tels, tels étaient nos plai­sirs. Essais 1944-1949, éd. Ivrea/L’Ency­clo­pé­die des nui­san­ces, 2005.

[7] Hubert Védrine, in Le Monde, 25 mars 2005.

[8] Pro­pos cités par Ron Sus­kind, « Without a Doubt », The New York Times Maga­zine, 17 octo­bre 2004.

[9] Han­nah Arendt, Le Sys­tème tota­li­taire, Seuil, 1972, citée par Chris­tian Sal­mon, Ver­bi­cide, op. cit.

[10] Pro­pos repro­duits sur le site de l’édi­teur Pen­guin Books

[11] Eduardo Galeano, Sens des­sus des­sous. L’école du monde à l’envers, Hom­ni­sphè­res, 2004.

[12] Autre titre du célè­bre conte de Hans Chris­tian Ander­sen, Les Habits neufs de l’empe­reur.

[13] Entre­tien avec Laura Mil­ler, publié le 21 jan­vier 2005 par le maga­zine Salon.

[14] Pierre Des­pro­ges, Les étran­gers sont nuls, Le Seuil, 1992.

[15] Robert Benayoun, Les Din­gues du non­sense. De Lewis Car­roll à Woody Allen, Bal­land, 1977, 1984 (édi­tion abré­gée, coll. « Points-Vir­gule », 1986).

[16] Entre­tien avec Daniel Robert Epstein, paru sur le site IGN Film Force, le 21 jan­vier 2004.

[17] Hor­mis la science-fic­tion (Star­ship Tita­nic, avec Dou­glas Adams, éd. J’ai Lu SF, 1997), c’est d’ailleurs à peu près le seul ver­sant de son œuvre qui soit tra­duite en fran­çais : Le Livre des fées séchées de lady Cot­ting­ton (1995), Taches étran­ges et odeurs mys­té­rieu­ses (1998) et La Bible des gno­mes et far­fa­dets (1999), tous trois en col­la­bo­ra­tion avec Brian Froud, aux édi­tions Glé­nat. Citons aussi Fairy Tales (Pavi­lion Books, 1981), The Saga of Erik the Viking (Pavi­lion Books, 1983), Nico­bo­bi­nus (Pavi­lion Books, 1985) ou, dans un autre genre, Attacks of Opi­nion (Pen­guin Books, 1988).

[18] George Orwell, « Poli­ti­que con­tre lit­té­ra­ture », in Tels, tels étaient nos plai­sirs, op. cit. (c’est nous qui sou­li­gnons).

[19] Citons par exem­ple Chau­cer’s Knight : Por­trait of a Medie­val Mer­ce­nary (Wei­den­feld & Nicol­son, 1980), The Cru­sa­des (avec Alan Ereira, BBC/Facts on File, 1995) ou Terry Jones’s Medie­val Lives (avec Alan Ereira, BBC, 2004).

[20] Terry Jones (avec Juliette Dor, Terry Dolan, Alan Flet­cher et Robert Yea­ger), Who Mur­de­red Chau­cer ? A Medie­val Mys­tery, Methuen, 2003.

[21] Entre­tien avec Laura Mil­ler, op. cit.

[22] Entre­tien avec Daniel Robert Epstein, op. cit.

[23] Id.

[24] Entre­tien avec Ken­neth Plume, paru sur le site IGN Film­force, le 29 jan­vier 2002.

[25] Voir le site Inter­net www.newa­me­ri­can­cen­tury.org.

[26] Phi­lippe Jac­cot­tet, remer­cie­ment pour le prix Ram­bert 1956, repro­duit dans Une tran­sac­tion secrète, Gal­li­mard, 1987.

[27] Pour repren­dre la for­mule de Patrick Le Lay, PDG de TF1, dans Les Diri­geants face au chan­ge­ment, éd. du Hui­tième Jour, 2004.

[28] Sébas­tien Homer, « Une bio python­nante », art. cit.

Damien-Guillaume Audollent

Auteur: Damien-Guillaume Audollent

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